11/09/2007

Billet d'humeur de Claude Semal

Le pays petit

 

par Claude Semal
extr. du magazine
"imagine demain le monde" septembre et octobre 2007
Nr. 63


            La malédiction du métis*

(*avec l'aimable autorisation de son auteur et le rédacteur en chef d'"imagine demain le monde")

Quand une guerre ethnique déchire un peuple ou un territoire, les « métis » sont toujours en première ligne. Avec leur connaissance intime des deux communautés, et un parent de chaque côté du front, ils pourraient être d’admirables ambassadeurs. Ils le sont parfois. Mais cette dualité, au lieu de les servir, souvent les trouble.

  • Le zinneke paradoxe. Quand une guerre ethnique déchire un peuple ou un territoire, les « métis » sont toujours en première ligne. Avec leur connaissance intime des deux communautés, et un parent de chaque côté du front, ils pourraient être d’admirables ambassadeurs. Ils le sont parfois. Mais cette dualité, au lieu de les servir, souvent les trouble. Incapables d’assumer leur double identité, ils choisissent abruptement de n’en avoir qu’une. Quel que soit leur camp, le parfum de la trahison les poursuivra alors comme un chien errant. Comment y échapper, puisque le sang de l’ennemi coule dans leurs veines, et que c’est une partie d’eux-mêmes que toujours ils trahissent  ? Ils s’y essayent pourtant, en criant plus fort que les autres. Ils seront ainsi les premiers à cracher leurs injures aux manchettes, et, à l’heure du crime, à sortir les machettes [1] .
  • Allons z’enfants. Yves Leterme est un de ces métis « à la belge  ». Avec un père wallon et une mère flamande, il pourrait être l’archétype de ces belges cordiaux et blagueurs, qui, parlant toutes les langues dans tous les accents, sont toujours prêts à négocier un marché ou un compromis autour d’un café filtre ou d’une bière d’abbaye. Mais, en alliant structurellement son parti à la droite séparatiste, en multipliant les provocations verbales à l’égard des francophones, il a préféré devenir le triste héraut d’une Flandre obsédée par la purification linguistique de ses frontières. Aussi, quand un journaliste lui a demandé de chanter « La Brabançonne », si Yves Leterme a entonné « La Marseillaise  », ce n’était ni une plaisanterie, ni une provocation. C’est son inconscient torturé qui nous confiait simplement : « Je ne suis pas celui que je dis et crois être. »     
  • Sexy. Question politiquement incorrecte : le Français est-il plus sexy que le Flamand ? Je ne parle pas du maître nageur ou du coureur cycliste, mais de la langue. Comme tous les petits Bruxellois, j’ai étudié, pendant neuf ans, le néerlandais à l’école. Puis, de mon propre chef, j’ai suivi, pendant deux ans, des cours de théâtre dans une école bilingue [2]. Je continue pourtant à parler le flamand comme une vache espagnole. Suis-je vraiment, comme tous les francophones, intellectuellement limité à ce sujet [3] ? Peut-être. Pour parler une langue, il ne suffit pas d’en maîtriser la grammaire et le vocabulaire. Il faut aussi en avoir envie. Le français est une langue impossible, engoncée dans ses subjonctifs, encombrée par ses conjonctions, où l’exception est la règle et l’orthographe byzantine. Je connais pourtant une dizaine d’auteurs flamands (chinois, roumains, algériens) qui ont écrit leur oeuvre en français. Je ne connais aucun auteur français qui ait conçu son oeuvre en flamand. Pourquoi Arno, formidable chanteur ostendais, chante-t-il en anglais et en français ? Il faut lui demander. C’est, sans doute, que certaines langues ouvrent symboliquement des fenêtres sur le monde - quand d’autres ne semblent donner que sur l’arrière-cour [4].     
  • Vache espagnole. Je ne sais la forme que prendra la Belgique demain, et à vrai dire, je m’en fous un peu. Si je reconnais le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui et des Kanaks, ce n’est pas pour le refuser à mes plus proches voisins. Je ne me fous par contre pas du droit des individus et des minorités. Or, un de ces droits fondamentaux est le droit de parler sa langue. Pas d’obliger les autres à parler la vôtre. Prisonniers du tracé arbitraire de la frontière linguistique, des dizaines de milliers de Belges francophones vivent aujourd’hui en région flamande. Certains sont déjà de parfaits bilingues. D’autres, dans des communes où les francophones sont parfois plus de 80%, continueront à ne parler que le français. Est-ce vraiment un problème ? Une affaire d’Etat ? « Oui ! », hurle la classe politique flamande unanime. Mais pourquoi ? Peut-on, vraiment, choisir Bruxelles comme capitale et interdire aux francophones de la périphérie de parler leur langue  ? Tout se passe comme si la Flandre entrait dans le 21e siècle avec des revendications héritées du 19e.    
  • Pas assez flamand ? Pendant un siècle, la Flandre s’est en effet politiquement construite autour de la défense de sa langue et de sa culture. Cette page est aujourd’hui tournée. Le néerlandais est une langue européenne reconnue que plus personne n’opprime ou ne menace. La Flandre a son gouvernement, les Flamands sont majoritaires dans l’Etat belge, et à Bruxelles, ville principalement francophone, l’usage du flamand a été « sanctuarisé ». Si l’étape suivante est l’indépendance politique de la Flandre, ce programme « culturel » est devenu un obstacle à sa réalisation. Car, pour arracher son autonomie ou son indépendance, la Flandre aura tout intérêt à proclamer le bilinguisme d’une partie de son territoire - surtout si elle souhaite garder des liens privilégiés avec Bruxelles. Le bilinguisme de fait de la région bruxelloise, mais aussi de la côte flamande, est d’ailleurs déjà un formidable atout économique, politique et touristique. Les travailleurs flamands, souvent bilingues ou trilingues, le savent bien, eux qui sont ainsi mécaniquement surreprésentés dans toutes les administrations fédérales  [5]. Pour comprendre cela, M.  Leterme n’est-il pas assez belge, pas assez francophone... ou pas assez flamand ?     

Claude Semal, auteur-compositeur, comédien et écrivain www.claudesemal.com     
[1] Si ma mémoire est bonne, en Nouvelle-Calédonie, les premiers affrontements sanglants entre Blancs et Kanaks furent, par exemple, commis par des métis.[2] La Kleine Akademie, à Bruxelles.[3] Ce que suggérait ironiquement Yves Leterme dans une interview à Libération, il y a un an.[4] A entendre les idiomes pratiqués dans certaines provinces, dont un très joli courtraisien, les flamands sont d’ailleurs parfois les premiers à ne pas parler leur langue... .[5] Avez-vous déjà croisé un agent des ministères des Finances ou des Pensions sans accent flamand ? Non, je blague. 

18:10 Écrit par ECOLO Thimister-Clermont dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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