14/08/2007

Réflexions... révolutions...

Chers visiteurs,

veuillez trouver ci-dessous un texte rédigé par Mme Charlotte Luyckx-Verdin (Assistante de la faculté de médecine à l’UCL, Doctorante de l’Institut Supérieur de Philosophie de l’UCL) et publié dans "Le Soir" du vendredi 10 août 2007.

Nous publions ce texte avec l'aimbable autorisation de son auteur. N'hésitez pas à réagir et de faire part de vos propres réflexions à son auteur (charlotte.luyckx@uclouvain.beou à la locale ECOLO Thimister-Clermont (ecolo_thimister_clermont@yahoo.fr)

La révolution verte comme révolution intérieure

(Charlotte Luyckx Verdin)  

Les 50 dernières années ont été l’occasion d’une prise de conscience croissante de la fragilité du monde naturel. Plus personne ne peut le nier aujourd’hui : nous devons faire face à des problèmes écologiques. Mais comment? Manger bio, éviter la voiture au maximum, limiter la diffusion de gaz à effet de serre, bien isoler sa maison, faire le tri sélectif des déchets, ne pas gaspiller l’eau sous la douche : les trucs et astuces de l’éco-consommateur pullulent. Ils sont certes avisés, mais constituent-ils une véritable solution pour l’avenir de la planète ? C’est mieux que rien et c’est un début, dira-t-on, et c’est vrai. Mais ce n’est pas suffisant. Bien loin d’être révolutionnaires, des mesures de ce genre fonctionnent souvent comme autant de stratagèmes pour se donner bonne conscience ; ce qui leur manque c’est une remise en question de fond. Ceci est d’autant plus vrai dans le domaine politique où certaines dispositions frôlent le burlesque (comme l’illustre le « trafic » des permis de polluer nationaux). Ce dont nous avons besoin pour affronter la crise écologique, c’est d’un changement des individus dans leur rapport au monde. Des solutions valables à grande échelle imposent un changement de cap au niveau politique et économique. Et ce dernier n’est lui-même possible que comme une conséquence de cette modification individuelle profonde.       

Le professeur Arnsperger, économiste de l’UCL, défend l’idée que les problèmes du système économique sont en réalité des problèmes existentiels et ne peuvent donc se résoudre qu’au niveau fondamental de nos conditions d’existence.[1] Dans ce même ordre d’idées, on peut dire que les problèmes écologiques sont en réalité l’expression d’un dysfonctionnement plus profond de notre rapport à la nature, qui s’exprime par un sentiment de déconnexion. Nous vivons la plupart du temps déconnectés du monde naturel, et ce n’est pas « normal » même si c’est la norme. Un individu psychiquement sain vit une certaine connexion intuitive et perceptive avec la nature. Le sentiment de déconnexion vis-à-vis de la nature nous apparaît comme une certaine forme de pathologie psychique[2] qui constitue la racine existentielle des problèmes environnementaux actuels.     

Cette prise de conscience nous invite dans un premier temps à remettre en question l’anthropologie implicite avec laquelle nous avons appris à fonctionner en Occident. Aux yeux de celle-ci, l’homme est considéré comme maître et dominateur de la nature, et comme le seul être doté d’une valeur intrinsèque – le reste du monde naturel étant  réduit à sa seule valeur instrumentale, un ensemble de « choses pour nous ». On reproche souvent à cette conception son anthropocentrisme. En réalité, celui-ci n’est pas en soi anti-écologique du moment qu’il n’est pas exclusif: on peut accorder une valeur prépondérante à l’être humain (au nom de laquelle on considère la vie d’une renoncule comme moins précieuse que celle d’un nouveau-né)  sans pour autant le concevoir comme le seul être doté de valeur intrinsèque (on peut tout de même considérer que la renoncule est dotée d’une valeur autre qu’instrumentale)[3]. Mais pour comprendre la valeur du monde naturel, pour la percevoir et en faire l’intuition, il faut autre chose que des concepts. Ainsi, le véritable problème est que cette anthropologie réductrice n’a pas seulement un impact idéologique sur nous, elle influence également notre capacité perceptive et intuitive à faire l’expérience de la nature : nous finissons par nous retrouver effectivement seuls face à un monde silencieux qui n’a rien à dire et qui n’écoute pas, amputés de la capacité à en percevoir le sens et à nous y sentir reliés.

     

     En ce sens, l’engagement écologique n’est pas seulement de l’ordre du questionnement intellectuel et de la critique théorique. Il est aussi terriblement concret car il impose le développement et l’affinement des capacités intuitives et perceptives qui sont relativement atrophiées chez l’adulte occidental: c’est une démarche aussi bien esthétique que spirituelle et psychologique. Nous avons tout à gagner à œuvrer individuellement, d’abord, et collectivement à une reconnexion avec la nature. Ceci est vrai non seulement parce que la menace écologique croissante est telle que notre survie collective en dépend ; l’homme a besoin de la nature au niveau physiologique car il est un être métabolique. Mais c’est vrai également parce que le contact avec la nature n’est pas un élément périphérique pour notre santé psychique : cette reconnexion est l’occasion d’une reliance[4] plus large, avec certains aspects de nous-mêmes dont nous avons été progressivement amputés. Pour renouer le contact avec la nature, il est fort probable que nous devions opérer divers changements à d’autres niveaux de notre être qui modifient qualitativement notre personne et nos rapports aux autres. Ainsi, comme l’affirme le naturaliste américain Macmillan, « Il faut sauver les condors, pas tellement parce que nous en avons besoin, mais surtout parce que pour les sauver,  il nous faut développer les qualités humaines dont nous avons besoin pour nous sauver nous-mêmes »[5]Et c’est ce type de développement qui rend possibles les changements politiques, sociaux et économiques à grande échelle. En ce sens l’écologie est un humanisme au sens fort. Si tu veux changer le monde, nous a enseigné Gandhi, commence par te changer toi-même !

      

Reste l’épineuse question de savoir comment engranger effectivement en nous ce changement. Il n’y a certes pas de recette car la démarche intérieure est toujours singulière mais nous pouvons nous risquer en quelques pas à poser certaines balises pour clarifier quelque peu la démarche : le premier pas vers la reliance est de l’ordre de la prise de conscience de ce qui en nous -dans nos rapport aux autres et à la nature- est bancal et déconnecté. Le deuxième pas nous engage dans un lutte: il s’agit d’affronter et d’assumer nos peurs, nos dégoûts ou notre indifférence envers la nature (et, parallèlement, envers nous-même et envers les autres). Le troisième est contemplatif : il nous mène à percevoir la nature et l’environnement comme source d’inspiration et de jouissance esthétique, comme levier spirituel, comme lieu de vie. Ces quelques pas nous auront déjà engagés dans une marche : il faut pouvoir y consacrer du temps. Pour cela, il est fort probable que nous devions adopter un mode de vie plus simple et plus sain, moins embourbés dans les engrenages du productivisme et du consumérisme, qui participent dans une large mesure du phénomène de déconnexion et qui mobilisent beaucoup du temps et de l’énergie de ceux qui s’y consacrent. « Moins de biens, plus de liens », tel était le slogan d’une marche qui a eu lieu cet été entre Maubeuge et Liège[6]. Il illustre à merveille l’intuition qui guide cet article : la reliance dont il est ici question a sans aucun doute beaucoup à voir avec un recentrement sur l’essentiel. La bonne nouvelle est qu’il s’agit d’une réelle libération. La véritable révolution verte, tout comme la véritable révolution sociale, est d’abord une révolution intérieure !



[1] La reliance est un concept nomade qui  signifie conjointement l’acte de relier, celui de se relier et leur résultat. A ce propos voire Marcel Bolle de Bal (Voyage au cœur des sciences humaines. De la reliance (2 tomes), Paris, l’Harmattan, 1996) et Edgar Morin (la méthode- 6. L’éthique, Paris, Seuil, 2004).

[2] Ian Macmillan in Latouche S. : Le paris de la décroissance, Paris, Fayard, 2006.

[3] « La démarche de l’après croissance » : www.démarche.org

[4] Ainsi il affirme que « Les questions les plus profondes sur l'économie ne sont pas des questions économiques, tout comme les questions les plus profondes sur la société ne sont pas des questions sociales et les questions les plus profondes sur la science ne sont pas des questions scientifiques. Ce sont, telle est notre conviction, des questions existentielles ». Arnsperger C : Critique de l‘existence capitaliste. Pour une éthique existentielle de l’économie, Paris, Cerf, 2005, p. 183.

[5] Au même titre que la déconnexion d’avec les autres (comme l’autisme par exemple) ou la déconnexion d’avec soi-même (comme la schizophrénie) qui sont considérées comme des disfonctionnements sur le plan  psychique.

[6] A ce propos voire Feltz B. : La science et le vivant, Bruxelles, De Boeck Université, 2003 ; p.96-105.

10:14 Écrit par ECOLO Thimister-Clermont dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

bonne réflexion J'ai fort apprécié votre texte Madame. Il faut un changement radical de nos pensées et de nos actes. Des petites actions "publicitaires" et superficielles (style "couvert en plastique" et autres...) ne suffisent plus! Nous devons remettre en question toute notre manière de vivre pour que les générations suivantes puissent tout simplement "survivre". D'après les nouvelles des dernières semaines nos responsables politiques n'ont pas l'air d'avoir compris ce message. Pendant qu'ils trouvent du temps à se chamailler sur des futilités communautaires, la planète se meurt et les cathastrophes écologiques augmentent. Comme j'ai pu lire sur ce site, même nos communes ne sont pas épargnés des comportements inciviques qui mettent notre environnement et la biodiversité en danger permanent.
Pendant que vous parlez d'un mode de vie plus simple et plus sain certains sont obnibulés en permanence par la "CROISSANCE ECONOMIQUE", "REFORMES FISCALES" et autres futilités éphémères. A quand une vraie révolution écologique et politique?

Écrit par : sympathisant | 28/08/2007

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